Vœux du ministère des Affaires étrangères et du Développement international - Discours de Laurent Fabius ( 7 janvier 2015 )

Monsieur le Secrétaire général,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Merci, Cher Christian Masset, pour les mots que vous venez de prononcer. Il s’agissait de votre premier « grand oral » de vœux : et en tant que président autoproclamé du jury, je vous félicite d’avoir affronté l’épreuve avec succès. Je dirai donc : impression Soleil levant. Je la passe pour ma part pour la troisième année consécutive, et c’est toujours le même plaisir.

Pourquoi ? Parce que c’est une occasion pour vous présenter, à vous-même, Monsieur le Secrétaire général, à vous tous qui êtes physiquement ici et à travers vous à l’ensemble des collaborateurs du ministère, à Paris, à Nantes et à l’étranger, mes vœux pour la nouvelle année. Des vœux chaleureux de succès professionnel, de santé et de bonheur personnel. Quand je dis « je », je est un autre et les autres sont à mes côtés, je parle bien sûr au nom de mes amis ministres.

Voici plus de deux ans et demi que nous travaillons ensemble au service de l’action extérieure de notre pays. Je n’ai pas attendu ce délai pour mesurer l’excellence de cette maison. Pour moi qui, on le rappelle souvent avec cruauté, ai dirigé à peu près toutes les administrations et en particulier l’Administration, vous appartenez à l’une des très grandes institutions qui font honneur à la République et à la France.

Je le dis notamment à l’attention des nouveaux agents, récents lauréats des concours, recrutés sur contrat à Paris ou en poste, qu’ils sachent qu’ils ont de la chance. Qu’ils sachent aussi qu’ils sont les très bienvenus, vous pouvez être fiers d’entrer au Quai d’Orsay, où l’on apprend et pratique le sens de l’État, le dévouement au service public et à l’intérêt général.

En cet instant, j’ai, certainement comme vous, une pensée particulière pour nos agents en poste dans des zones particulièrement difficiles, notamment des zones de conflit. Vous avez parlé de courage Monsieur Masset et vous avez raison, je veux les assurer de ma gratitude et de celle de notre pays pour le travail remarquable qu’ils accomplissent.

En revanche - et c’est la première fois depuis mon arrivée au Quai d’Orsay que nous pouvons ainsi aborder l’année nouvelle -nous avons le bonheur de ne plus avoir, en ce début 2015, à exprimer de pensées particulières pour les Français retenus en otage dans le monde, pour l’excellente raison qu’il n’y en a plus. Ce fut l’une des très bonnes nouvelles de 2014. La France a ainsi montré qu’elle n’abandonnait jamais les siens. J’adresse mes vifs remerciements à celles et ceux qui ont rendu possibles ces libérations, ils se reconnaîtront, par leurs efforts, permanents, discrets - je pense notamment aux équipes du Centre de crise, dont je salue la compétence et le dévouement. La joie de ces libérations a malheureusement été endeuillée par d’autres prises d’otages envers d’autres nationalités, et par l’assassinat de notre compatriote Hervé Gourdel en septembre dernier en Algérie. Endeuillée, aussi, par la mort de Gilberto Rodrigues Leal, retenu en otage au Mali. Par le fait, nous savons tous, à tout instant y compris en ce jour, que le terrorisme n’a pas fini de frapper. La France fait tout pour ne pas laisser ces crimes impunis. J’adresse à leur famille et à leurs proches mes pensées de soutien face à toutes ces épreuves.

Chers Amis,

J’ai souvent eu l’occasion de souligner que nous ne vivions pas seulement une crise, ou une série de crises, mais un véritable changement de monde, avec une société internationale dont je n’ai pas trouvé meilleur épithète pour la qualifier qu’en disant qu’elle est chaotique. 2014 a conforté cette analyse, d’une façon souvent dramatique. La « dispersion » de la puissance se poursuit en effet dans le système international, sous l’effet des évolutions technologiques et économiques ainsi que de l’affaiblissement de la capacité de contrôle et d’action des États. Cette dispersion, pour employer un mot neutre, bouleverse les rapports de force entre les acteurs, avec son cortège de tensions, de crises et même de guerres.

Nous savons que la bipolarité de la guerre froide n’est plus. Nous constatons que l’unipolarité de l’après-guerre froide ne l’est pas davantage. Nous constatons que le « dérèglement géopolitique » auquel nous assistons fait advenir, je le disais, une nouvelle société internationale, souvent anarchique - avec ses puissances établies mais contestées, ses nouveaux riches, ses mafias et ses milices. Cette société est à la fois chaotique et interdépendante : elle produit ou tolère des crises en chaîne, de l’Irak vers la Syrie, de la Libye vers le Sahel, de l’Afghanistan vers le Pakistan et l’Asie centrale.

Pour autant, nous savons et vous êtes des professionnels, que toutes les régions du monde ne présentent pas les mêmes défis. La dispersion de la puissance crée en réalité deux défis symétriques : celui de ce qu’on pourrait appeler une « dépolarisation » au Moyen-Orient et en Afrique ; celui au contraire d’une « repolarisation » à l’Est, autour de la Russie et probablement de la Chine, avec une crispation sur les souverainetés et sur les sphères d’influence.

Certes, ni les acteurs non étatiques, ni les groupes armés autonomes n’ont surgi soudainement en 2014. Mais avec AQMI, Boko Haram et surtout Daech, le défi lancé aux États, aux frontières, aux organisations internationales, au système westphalien dans son ensemble, a atteint en 2014 une ampleur sans précédent. Si je parle de « dépolarisation », c’est parce que nombre d’États en Afrique et au Moyen-Orient s’affaiblissent, que leurs polarité et même leur autorité politique sont sapées par des problèmes de tous ordres, économiques notamment, par l’affirmation d’identités séparées et même par des guerres civiles - quand bien même ces États ne connaissent pas un effondrement complet. Ils deviennent alors la proie de groupes armés et de réseaux transnationaux. La date du 10 juin dernier, avec la prise de Mossoul en Irak par Daech, restera l’une des expressions les plus spectaculaires de ce phénomène.

Dans d’autres régions du monde, la dispersion de la puissance se traduit par un bouleversement des relations entre États, parfois même par la contestation radicale de l’ordre international. Une deuxième triste date à retenir de l’année 2014, c’est le 18 mars, l’annexion de la Crimée par la Russie - violation patente du droit international qui a remis en cause l’édifice sur lequel s’était construite la sécurité de notre continent européen.

Je retiendrai une troisième date pour illustrer les évolutions géopolitiques, positive celle-là et elles sont peu nombreuses : le 12 novembre 2014. C’est ce jour-là que la Chine et les États-Unis, qui sont notamment les deux plus grands pollueurs de la planète, ont annoncé leur intention de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre, ouvrant ainsi un vrai espoir de succès pour la COP 21 fin 2015. Cette annonce décisive s’est produite la même semaine qu’une autre évolution, confirmant le rôle clé de Pékin dans le système international : le dépassement par la Chine du PIB des États-Unis calculé en parité de pouvoir d’achat.

J’achèverai cette - très brève - rétrospective géopolitique de l’an dernier par une mention de bonnes nouvelles, car il en existe heureusement quelques-unes. En Tunisie, malgré les difficultés liées notamment à l’environnement régional, l’enracinement démocratique s’est poursuivi : en élisant le président Caïd Essebsi, les Tunisiens ont achevé le cycle institutionnel amorcé par leur révolution il y a trois ans. Ils ont montré que les « printemps arabes » n’étaient pas nécessairement condamnés à l’échec. Rendons-leur hommage et continuons à les soutenir sur cette voie. Enfin, je noterai, même si cela a des limites, qu’en décembre, Washington et La Havane ont annoncé la normalisation de leurs relations diplomatiques, avec espérons-le en perspective, la fin d’un embargo américain de 52 ans dont nous contestons, depuis longtemps et à juste titre, la pertinence. Souhaitons que cette annonce ouvre la voie à une réconciliation interaméricaine plus vaste et à des échanges dont le reste du monde bénéficiera.

Chers Amis,

L’année qui s’en va fut à bien des égards dramatique. L’année qui s’ouvre sera dense et décisive, au plan international comme au plan national. Il y a de vraies chances de succès qui existent, certaines avancées historiques sont même à notre portée. Mais les risques d’échec sont aussi présents. À nous de travailler pour que 2015, année d’espoirs, ne se transforme pas en année de désillusions. Sans oublier jamais que l’imprévu advient toujours. Dans cet esprit et dans la ligne de ce que vous avez fort bien rappelé, Monsieur le Secrétaire général, je pense que l’action de notre ministère devra s’organiser autour de trois priorités principales.

La priorité numéro un, ce sera la lutte contre le dérèglement climatique avec la préparation de la COP21.

2015 sera en effet pour la France, et en particulier pour notre ministère, une « année climat ». Nous aurons la double tâche d’accueillir la 21e Conférence mondiale des Nations unies sur le climat et de la présider. Celle-ci aura lieu du 30 novembre au 11 décembre même si, pour avoir participé avec Mme Girardin et Mme Royal à la COP20 à Lima, on sait à coup sûr quand commence la conférence, on ne sait pas exactement quand elle se termine.

Accueillir : le défi est considérable. Il s’agira de la plus vaste conférence internationale jamais organisée en France - 20.000 délégués, 20.000 invités, 3.000 journalistes. En tant que pays hôte, la France devra organiser cet accueil à la hauteur de l’enjeu. Nous devrons faire du Parc des expositions Paris-Le Bourget le cadre adéquat pour les négociations : dans ces conférences, les discussions sont longues, difficiles ; nous devons permettre qu’elles se déroulent dans les conditions matérielles les plus favorables. Nous devrons associer largement la société civile : c’est l’objectif du « village » que nous installerons à proximité du centre de conférences et qui sera consacré à la mise en valeur d’initiatives non gouvernementales, notamment celles des entreprises, des villes, des régions ou des associations. Nous devrons faire en sorte que la COP21 soit irréprochable sur le plan environnemental. Accueillir de façon exemplaire : c’est le mot d’ordre, et vous le savez, toute notre maison quelles que soient vos fonctions traditionnelles, sera « sur le pont ».

Il nous faudra aussi présider la COP21 et c’est votre serviteur qui en sera chargé. La tâche est exaltante, l’urgence d’agir n’a jamais été aussi forte, et l’espoir de parvenir à un accord historique pour la préservation de notre planète jamais aussi grand. Mais c’est une tâche très ardue : parce qu’il s’agit mettre d’accord 195 pays, dont les situations sont extrêmement diverses, dans des domaines extrêmement complexes, les obstacles ne manqueront pas.

Les derniers mois de 2014 ont été dans ce domaine riches en avancées : le sommet réussi de New York aux Nations unies en septembre sommet que j’appelle avec d’autres, le sommet de Ban Ki-moon, l’accord européen en octobre, l’accord sino-américain que j’ai évoqué en novembre, la capitalisation du Fonds vert en décembre et à lima précisément en décembre, lors de la COP20. À Lima, lors de la COP20, les discussions ont été difficiles, quoiqu’on l’ait peu souligné, l’essentiel a été réussi : éviter un blocage et obtenir une décision, un texte de 37 pages - qui constitue une base de travail pour l’année qui s’ouvre. Nous devons faire preuve, en ce début 2015, d’un optimisme mobilisateur.

Précisément, nous allons travailler sur les points qui restent en suspens. Personnellement, j’y consacrerai au moins la moitié de mon temps. Et là, pour les meilleurs mathématiciens d’entre vous s’ouvre une difficulté, comme je consacre déjà plus de la moitié de mon temps à ces activités, comment ajouter une autre moitié sans dépasser 100 %, je pense que mon cabinet y pourvoira. Il y aura de multiples échéances, et j’entamerai dès ce mois-ci un ou plutôt plusieurs « tours du monde du climat », avec trois mots d’ordre en tant que président de la COP. L’écoute, parce que l’une des clés du succès réside dans la prise en compte des différences de situation entre les pays ; l’esprit de compromis, parce que parvenir à un accord universel implique de rassembler tous les pays sur des sujets lourds, qui nous engagent pour des décennies ; l’ambition, enfin, parce que sans accord ambitieux, nous ne serons pas à la hauteur de l’enjeu, limiter la hausse des températures à 2°C par rapport au niveau pré-industriel, c’est-à-dire en termes moins pédants, permettre la survie pour des régions entières du globe, le maintien d’un environnement vivable pour les autres, et tout simplement la vie plutôt que la mort pour des dizaines de millions d’habitants sur notre planète.

Nous devrons porter un discours positif : tous les acteurs - États, mais aussi régions, villes, entreprises, société civile - devront mesurer que la lutte contre le dérèglement climatique constitue non seulement une nécessité, mais aussi une opportunité. Ce sera l’occasion, pour la planète entière, de définir de nouveaux modèles de développement, porteurs de croissance et d’emplois.

Notre Maison sera donc en 2015 à la pointe du combat pour le climat. Cette « diplomatie climatique », nous devrons la mener ensemble. Seule une mobilisation collective nous conduira au succès. Je ne veux pas citer toutes les têtes de files mais je pense, outre Ségolène Royal, mobilisée particulièrement sur l’Europe, les positions de la France au sein de l’Europe sur la société civile et les collectivités territoriales, à Annick Girardin, qui agit et agira avec détermination sur ces sujets à mes côtés et qui suivra particulièrement l’Afrique et les petites îles (AOSIS). Je pense bien sûr à l’ensemble des ministres et des collaborateurs du président de la République, à l’équipe interministérielle pour le climat, animée par Laurence Tubiana et M. Guignard que je salue et qui font un excellent travail : je veux saluer l’engagement et la compétence de chacun de ses membres. Plus largement, il est capital que chaque direction, chaque poste, chaque collaborateur du Quai d’Orsay prenne sa part des efforts, en signalant les difficultés et en facilitant les avancées. Le climat sera cette année un réflexe dans le travail de chacun. Bien entendu, la conférence des ambassadeurs d’août prochain, y sera prioritairement consacrée. C’est à ces conditions nonobstant d’autres que nous pourrons rechercher un accord historique en décembre prochain. Si je vous mobilise pour cela, c’est que je sais que je peux compter sur vous.

Notre deuxième priorité pour 2015, c’est la recherche de la sécurité internationale et de la paix.

Israël et la Palestine, l’Irak, la Syrie, l’Ukraine, la Libye, le Sahel, la RCA, d’autres encore : 2014 a été une année multi-crises. 2015 sur le plus de terrains possibles doit être celle des solutions.

Tel est bien notre objectif au Proche et au Moyen-Orient, qui constitue depuis tant d’années à la fois le cœur et le terreau des désordres du monde.

Face au conflit israélo-palestinien, véritable « rocher de Sisyphe » des relations internationales, nous ne renonçons pas à proposer et à trouver les voies d’un règlement définitif et d’une paix durable. En 2015, la France poursuivra aux Nations unies ses efforts en vue d’une relance et d’une conclusion des négociations. Nos objectifs sont clairs : définir les paramètres d’un règlement du conflit ; fixer un calendrier ; mobiliser la communauté internationale - Union européenne, Ligue arabe, membres permanents du Conseil de sécurité - pour aider les deux parties à conclure. Si cette tentative de solution négociée n’aboutit pas, la France - je l’ai dit devant l’Assemblée nationale - prendra ses responsabilités en reconnaissant l’État de Palestine. Car il faut bien comprendre, au-delà des péripéties qui sont innombrables, ceci qui est essentiel : sans justice, il n’est pas question de transiger sur la sécurité d’Israël mais il n’est pas question non plus de transiger sur ce constat, sans justice il n’y aura pas de paix durable, et la situation faite aux Palestiniens est fondamentalement injuste.
En Irak et en Syrie, nous poursuivrons notre mobilisation pour neutraliser Daech, sachant qu’il s’agit malheureusement d’un combat de long terme. En Irak, nous maintiendrons l’opération Chammal afin de fournir un soutien aérien aux forces armées irakiennes dans leur lutte contre Daech, tout en sachant que la solution n’est pas uniquement militaire : il faudra continuer d’appuyer le dialogue entrepris par les nouvelles autorités irakiennes pour rassembler véritablement leur nation. En Syrie, la France continuera de veiller à la situation d’Alep. Nous redoublerons d’efforts pour promouvoir une transition politique qui donne sa place à chaque communauté, en soutenant l’opposition modérée et en accompagnant les initiatives de l’émissaire de l’ONU, Staffan de Mistura.

Quant au dossier du nucléaire iranien, je réaffirme comme l’a fait le président de la république récemment, la volonté de trouver un accord avec l’Iran, dès lors qu’il écarte l’accès à la bombe. À Vienne, en novembre dernier, nous avons fait le constat que des difficultés demeuraient, notamment sur la question de l’enrichissement et de la production des matières fissiles. D’où notre décision de prolonger l’accord intérimaire de Genève jusqu’en mars 2015 puis jusqu’au 30 juin 2015. Un accord avec l’Iran serait un signal fort en faveur de la paix et de la sécurité. La France fera le maximum pour y parvenir, là comme ailleurs en toute indépendance, avec une ligne claire et constante que je ne cesserai de répéter : oui à l’accès de l’Iran plein et entier au nucléaire civil, non à son accès à la bombe nucléaire.

La paix et la stabilité, c’est aussi notre objectif en Afrique. Nous poursuivrons nos efforts au Mali, en RCA et dans toute la bande saharo-sahélienne, en y associant la communauté internationale. En Libye - sujet d’inquiétude majeur -, il nous faut conduire les parties à s’engager dans des négociations sous l’égide des Nations unies et lutter sans répit contre le terrorisme : avec l’opération Barkhane, la France y prend sa part en déployant 3.000 hommes au sud de la Libye. Mais attention : la France n’a pas vocation à porter sur ses seules épaules les efforts indispensables pour résoudre toutes les crises en Afrique.

Ces efforts pour la paix, nous les mènerons également sur le continent européen : en Ukraine, 2014 a malheureusement été une année d’exacerbation des tensions, 2015 doit être, nous l’espérons une année de désescalade. La France, dans le cadre du « format de Normandie », joue et jouera un rôle majeur pour y parvenir. Je prépare avec mes homologues de ce format la réunion du 15 janvier consacrée par nos présidents à ces questions à Astana. Le rétablissement de relations confiantes avec la Russie - que nous souhaitons - ne pourra se faire que si les conditions d’une vraie désescalade sont trouvées en Ukraine.

Enfin, la reconstruction d’un ordre mondial pacifique impliquera en 2015, année du 70e anniversaire des Nations unies, un « retour vers l’ONU ». La France se placera en pointe dans ce mouvement, en raison à la fois de notre statut de membre permanent du Conseil de sécurité et de notre souhait de voir émerger un « monde multipolaire organisé » qui n’existe pas encore. Nous présiderons le Conseil de sécurité en mars. Nous prolongerons notre campagne en faveur d’un encadrement du droit de veto en cas de crime de masse ; nous continuerons de plaider et d’agir pour une réforme du Conseil de sécurité et du dispositif de maintien de la paix. Nous ferons des propositions concrètes pour la relance du désarmement et de la non-prolifération nucléaires, et le président de la République s’exprimera prochainement sur ce sujet, dans la perspective de la conférence d’examen du TNP, au printemps. Au plan européen, nous militerons pour la création, M. Désir le sait bien, la mise en place et le déploiement de « casques blancs », équivalent des casques bleus de l’ONU, dans le domaine humanitaire et sanitaire, tirant, en liaison avec les ONG, les leçons en particulière notre action pour Ebola.

Dans tous les cas, nous affirmerons l’indépendance de la France, principe faut-il le rappeler essentiel de notre politique étrangère, sur lequel nous ne transigeons pas.

La troisième priorité en 2015, c’est ce que j’appellerai « la bataille mondiale pour la France ».

Cette formule traduit une réalité : la concurrence internationale est de plus en plus vive dans tous les domaines, qu’il s’agisse des échanges commerciaux, des investissements à l’étranger, de l’enseignement, du tourisme… Dans ce contexte, la France ne peut se permettre ni passivité ni repli sur soi : elle encourrait le risque d’être distancée, voire marginalisée. Pas seulement sur le plan économique, mais dans d’autres domaines : poids diplomatique, influence culturelle, attractivité éducative ou touristique - pour ne citer que ceux-là.

Il nous faudra donc redoubler d’énergie et d’inventivité au service d’une double cause : le redressement et le rayonnement de notre pays. Pour y parvenir, nous disposons d’atouts considérables. Encore faut-il les exploiter et les promouvoir en Europe et dans l’univers nouveau qui se dessine. Notre ministère, parce qu’il se situe à l’interface de la France et du monde, jouera un rôle majeur dans cette bataille mondiale pour la France.

Ce travail, nous l’avons largement engagé. Une relance et une réorientation de l’Europe ont été amorcées : des progrès - à l’initiative en particulier de M. Désir - sont encore à concrétiser et il faudra que nous restions très actifs. Dès 2012, j’ai fait de la diplomatie économique l’une des priorités de notre action. En 2014, notre périmètre d’action a été opportunément élargi puisque nous sommes désormais le ministère des affaires étrangères et du développement international, en charge aussi du commerce extérieur, de l’attractivité et de la promotion du tourisme. Après ces années de renforcement, 2015 doit être l’année de la consolidation. Ces sujets, notre maison les connaissait mais n’en avait pas toujours la maîtrise au sens administratif de ce terme. Désormais, ils doivent être pleinement appropriés et à tous les niveaux.

Dans cette action, je sais pouvoir m’appuyer sur vous tous. Au-delà de l’implication du secrétaire général, des directions centrales et de nos ambassades, nous disposons depuis le 1er janvier de deux outils nouveaux. L’agence Business France, issue de la fusion entre Ubifrance et l’AFII. On peut critiquer cette terminologie mais au moins a-t-elle le mérite que lorsqu’on l’utilise on comprend de quoi il s’agit ; ce qui n’était pas totalement évident dans le passé. Elle aura pour missions de développer les exportations des entreprises françaises, principalement des PME et de renforcer l’attractivité du « site France » pour les investisseurs internationaux. Elle mettra aussi en œuvre une stratégie de communication pour développer l’image internationale de la France. La première campagne de cette agence sera intitulée « Creative France » : elle illustrera cette notion de créativité, centrale pour évoquer notre pays. La France crée et innove, depuis l’aéronautique jusqu’aux technologies vertes, en passant par la gastronomie et les industries culturelles. C’est à notre ministère de soutenir cette France créative partout dans le monde. La mise en place au 1er janvier 2015 d’Expertise France, nouvel opérateur de référence, qui réunit et fusionne toute une série d’expertises attachées à tel ou tel ministère, permettra aussi à notre pays d’être plus réactif et plus efficace dans ce secteur tout à fait stratégique pour notre influence, en développant une capacité accrue de réponse aux besoins des pays émergents et en développement. Désormais, lorsqu’un pays ou tel ou tel collectivité aura besoin de l’expertise française, elle se tournera vers Expertise France.

Dans le même esprit, nous amplifierons en 2015 nos efforts pour la promotion du tourisme, sur laquelle M. Feckl m’aide particulièrement, qui est un secteur stratégique. Depuis le 1er janvier, le dispositif « visas en 48h », qui a si bien réussi en Chine, est étendu à l’Inde, à l’Afrique du Sud et à plusieurs pays du Golfe. Le 19 mars prochain, l’opération « Goût de France » mettra la gastronomie française à l’honneur sur les cinq continents, dans près de 1500 restaurants et dans le maximum de nos ambassades à l’étranger. Au printemps, de nouveaux « contrats de destination » seront choisis afin de rendre notre offre touristique encore plus diverse et plus lisible. Au printemps toujours, le conseil de promotion du tourisme, qui a été mis sur pied et que vous croisez une fois par mois, rendra son rapport, qui contiendra une série de propositions, notamment sur ces deux sujets cruciaux pour le tourisme que sont l’investissement et le numérique. En octobre, nous ferons le point sur l’ensemble de ces chantiers lors de la conférence nationale annuelle du Tourisme que nous avions promise l’an dernier et qui verra sa première application cette année. Qui aurait imaginé qu’un jour les hôteliers et les restaurateurs français se tourneraient vers le ministère des affaires étrangères pour dire : « Nous comptons sur vous » ? C’est pourtant ce qu’ils m’ont dit avec force en décembre dernier lors de leur Congrès. En retour, je les ai assurés de notre soutien, de votre soutien et de notre détermination. À nous de ne pas les décevoir.

Chers Amis,

Voilà donc, résumés, quelques aspects de notre feuille de route 2015. Elle est vaste, ambitieuse : elle est à la mesure des défis que la République nous confie.

Pour la mettre en œuvre, nous avons besoin d’un ministère des affaires étrangères en plein ordre de marche et adapté aux évolutions du monde - en un mot, vous l’avez dit Monsieur le Secrétaire général : un ministère des affaires étrangères du XXIe siècle. En 2015, nous continuerons de le construire ensemble. Autour de ces exigences principales qui s’appellent : adaptation, globalisation, modernisation.

1/ Première exigence pour notre diplomatie et le ministère des affaires étrangères du XXIe siècle : l’adaptation.

Elle s’impose certes à tous les ministères, mais peut-être plus encore au nôtre. La diplomatie implique en effet de réfléchir au long terme, mais l’urgence est notre quotidien. Pour y répondre, deux réflexes sont nécessaires : l’anticipation et la réactivité.

Anticiper, c’est la mission permanente des directions et des postes. C’est la mission spécifique du CAPS : des « notes d’alerte précoce » sont désormais élaborées dans un cadre interministériel, afin d’anticiper les évolutions géopolitiques possibles à un horizon de trois à six mois - vous vous tromperez bien sûr, mais il faut porter son regard vers l’avant. Le centre de crise, devenu centre de crise et de soutien, - parce qu’on ne pas séparer l’anticipation, le suivi de la crise et de post-crise - élabore et élaborera, en s’appuyant sur notre réseau, une cartographie des pays les plus fragiles, pour orienter nos efforts et nos ressources sur le moyen et le long terme. Le mot d’ordre que je donne à tous, c’est de renforcer ce travail d’anticipation au cours de l’année qui vient.

Il faudra en même temps réagir, et réagir vite, parce que c’est une qualité absolument essentielle. Réagir aux crises : c’est ce que nous avons fait en mettant en place des « task forces » sur des sujets brûlants - Syrie, Daech, Ebola. Là où c’était particulièrement nécessaire, j’ai veillé à ce que des moyens supplémentaires soient déployés, dans des délais rapides : je pense par exemple aux missionnaires de renfort envoyés dans notre consulat général à Erbil pour instruire les demandes de visas des minorités tragiquement déplacées.

S’adapter, c’est aussi se réformer face - ou en avance - par rapport aux grandes évolutions du monde. C’est l’enjeu de l’adaptation de notre réseau à la nouvelle « géographie de la puissance ». Je maintiendrai l’universalité de notre réseau, mais nous devons renforcer notre présence là où se construit le monde de demain et là où nos intérêts sont les plus forts. D’où le redéploiement d’effectifs sur des secteurs et des zones prioritaires : les pays émergents d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Sud ; les services des visas ; les thèmes du climat et de la diplomatie économique. Dans cet esprit, il est logique que nous réexaminions nos moyens dans les pays où l’histoire nous a légué un réseau important mais où l’histoire elle-même a agi. C’est aussi pourquoi nous transformons un certain nombre d’ambassades en « postes de présence diplomatique » (PPD), aux missions recentrées : 13 sur la période 2013-2015, il devrait y avoir le même ordre de grandeur sur la période 2015-2017. Cette réorganisation n’est pas facile pour les agents concernés. La direction générale de l’administration accompagne ce changement - je l’en remercie. Nous pourrons ainsi poursuivre l’évolution de notre réseau qui est la condition indispensable pour renforcer l’efficacité de notre diplomatie.

2/ Deuxièmement, globalisation : le ministère des affaires étrangères du XXIe siècle, c’est aussi un ministère global, au service d’une diplomatie globale.

L’élargissement de notre périmètre de compétences ne résulte pas d’un caprice. L’objectif, c’est l’efficacité de l’action publique. Pour davantage de cohérence, il fallait un ministère des affaires étrangères qui fût en charge de l’ensemble de l’action extérieure de l’État, dans toutes ses dimensions. Cette évolution de l’organisation gouvernementale - dont j’espère qu’elle sera prolongée dans la suite des temps - doit nous rendre fiers car elle montre la confiance faite à notre ministère, mais elle nous oblige.

Elle nous impose des évolutions. Évolutions dans notre recrutement et dans la formation : la place de l’économie sera renforcée dans les épreuves des concours dès 2015, et nous multiplierons les modules de formation à la diplomatie économique dans nos formations initiale et continue. Dans nos méthodes de travail aussi : chaque agent doit prendre cette dimension en compte dans son domaine. Notre ministère en sortira plus cohérent, plus efficace.

La globalisation de notre action doit s’accompagner d’une simplification des structures. Pour la première fois, tous les leviers pour agir, tous les leviers d’influence sont à notre disposition : diplomatique, commercial, culturel, touristique, consulaire. À chaque politique publique correspond désormais un opérateur : Business France, pour le soutien à l’export et l’attractivité ; Atout France pour la promotion du tourisme ; l’Institut français pour notre diplomatie culturelle et d’influence ; France Médias Monde pour un aspect majeur de l’audiovisuel ; Campus France pour l’enseignement supérieur ; l’AEFE pour l’enseignement français à l’étranger ; l’AFD pour la politique de développement ; et le dernier né, Expertise France, nouvel opérateur en charge de l’expertise technique internationale. Vous aurez noté que beaucoup de ces opérateurs comportent le mot « France » dans leur titre, ce qui n’a rien de surprenant compte tenu de leur objet et de leur tutelle. Cet effort de simplification sera poursuivi.

3/ Adaptation, globalisation, modernisation : notre ministère doit être un ministère moderne, et efficace ; il faut s’adapter aux évolutions du monde. Je vous invite d’ailleurs, toutes et tous, ceux qui sont dans cette salle et, au-delà, ceux qui nous écoutent ou qui nous lirons, à formuler le plus librement possible vos propositions pour ce ministère du XXIè siècle en ce sens, y compris les plus audacieuses, en les adressant au directeur général de l’administration.

Un ministère moderne : c’est vrai dans notre fonctionnement interne. Avec les outils de mobilité du diplomate et le portail « Diplomatie », nous modernisons nos méthodes de travail. S’agissant de la numérisation des archives, l’outil VITAM, développé conjointement avec les ministères de la défense et de la culture, constituera une avancée significative : il permettra l’archivage des documents désormais produits sous forme numérique - correspondance diplomatique et état civil.

L’exigence de modernisation vaut aussi pour notre communication externe. Notre ministère a été pionnier avec le succès de France Diplomatie - 1,7 million de visiteurs par mois - et des fiches « Conseils aux voyageurs », utiles pour nos compatriotes qui se rendent à l’étranger. Quant aux réseaux sociaux, nous utilisons toute la gamme : on me dit que nous sommes le premier ministère français en nombre d’abonnés sur Twitter - mais je lisais dans un journal que ce n’était pas vrai - et en nombre d’amis sur Facebook. Pas question de nous endormir sur ces lauriers, il faut encore faire mieux.

Cette exigence vaut dans nos relations avec les usagers. Nous devons notamment permettre aux Français de l’étranger et aux demandeurs de visas d’accomplir le plus possible de démarches à distance, et leur éviter de se déplacer. Plusieurs projets majeurs - tels que « France Visas » ou encore la numérisation du registre des Français de l’étranger - permettront aux agents de se concentrer davantage sur les tâches de décision, et moins sur celles de constitution et d’instruction des dossiers.

4/ Ce que je voudrais faire - sans qu’il n’y ait aucune arrogance dans ce terme -, c’est que ce ministère soit pleinement exemplaire.
Le Quai doit être exemplaire dans son recrutement, avec des concours garants du mérite et de la diversité des profils, avec une ouverture sur les jeunes en difficulté, avec une pleine intégration des personnes handicapées.

Le Quai doit être exemplaire dans son management. Nous avons été pionniers dans l’utilisation de l’évaluation « à 360 », qui permet d’instaurer un dialogue entre agents et managers et d’améliorer les pratiques. Je fais de l’égalité professionnelle entre les femmes et les hommes un impératif d’exemplarité. De ce point de vue, pour employer une formule que j’ai apprise ici, il y a encore des marges de progression dans ce domaine. Nous devons être très attentifs à l’équilibre dans les nominations. Il faut aussi favoriser pour tous l’équilibre entre vie professionnelle et vie privée : c’est le sens de la « charte du temps » qui sera adoptée cette année. Je souhaite également multiplier les accords bilatéraux, avec toute une série de pays, permettant le travail des conjoints.

Nous devons être exemplaires, aussi, dans notre dialogue social. Je salue les représentants du personnel qui ont été élus lors des élections professionnelles de décembre, et je rends hommage à leur rôle. Pour moi, un ministre n’est pas seulement un responsable politique, c’est le chef d’une administration, la nôtre, faite de plus de 14.000 femmes et hommes. Je n’ai jamais manqué ici un seul CTM. Parmi les dossiers importants que nous devrons traiter, il y a notamment celui des conditions d’expatriation qui méritera une attention particulière - j’ai chargé la direction générale de l’administration d’une mission de réflexion sur ce sujet.

Pour faire connaître tout cela, ce qui est considérable, - à la fois nos missions et nos méthodes pour les remplir - je demanderai désormais chaque année à dix de nos ambassadrices et ambassadeurs de se rendre dans nos universités et grandes écoles pour expliquer notre diplomatie. Je les invite à faire de même dans leur pays de résidence.

Monsieur le Secrétaire général,
Mesdames et Messieurs, Chers Amis,

Telles sont les grandes lignes qui guideront notre action cette année.

Notre ministère est au cœur des orientations que le président de la République et le Premier ministre ont choisies pour faire face aux problèmes de la France et du monde. Les Français en font une des fonctions les mieux assumées, et même la fonction la mieux assumée aujourd’hui au sein du gouvernement. Il n’y a aucune arrogance à en tirer mais, au contraire, une exigence supplémentaire. Notre responsabilité est vaste, mais c’est une mission exceptionnellement exaltante.

Pour relever les défis qui nous attendent, je sais d’expérience que je peux compter sur chacune et sur chacun de vous et c’est la raison pour laquelle je suis sûr que 2015 peut être une année de succès.

Je voudrais ajouter un mot plus personnel. Je vous demande à toutes et tous un travail considérable. Je suis exigeant, certains disent parfois même dur. Mais l’exigence que je formule à votre endroit, je me l’applique d’abord à moi-même. Si je suis exigeant à votre endroit, c’est que nous servons tous une cause qui justifie toutes ces exigences et qui s’appelle la République. On nous a confié une grande mission, on nous a donné de nouvelles compétences. Grâce à votre professionnalisme, nous sommes à la hauteur des défis ; ce sera vrai en 2015 aussi. C’est pourquoi je suis heureux - et paraît-il cela se sent - d’être à la tête de cette Maison qui est l’une des plus belle de la République.

Voilà les vœux que je formule pour 2015. Vous allez avoir beaucoup de travail, mais c’est un travail extraordinaire. Comme je sais que vous ne séparez pas votre satisfaction professionnelle de votre bonheur personnel, en définissant ce que seront vos responsabilités pour 2015, je sais que c’est la meilleure façon de vous souhaiter d’être heureux. C’est ce que je nous souhaite pour l’année qui s’ouvre.

Merci.

Dernière modification : 09/01/2015

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