Voeux au corps diplomatique de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement internation (26 janvier 2015)

Mesdames et Messieurs les Ambassadeurs,

Chers Collègues du gouvernement,

Mesdames et Messieurs,

Chers Amis,

Vous êtes chez vous. Vous le savez, cette maison est toujours extrêmement heureuse de vous accueillir. Ce soir, nous avons voulu le faire en musique car, même si les temps sont difficiles, il faut continuer de vivre et c’est d’ailleurs l’une des façons de répondre à l’atmosphère que les terroristes voudraient établir dans le reste du monde. Il faut se défendre et continuer de vivre.

Tout d’abord, allons à l’essentiel, mes voeux personnels pour vous toutes, vous tous, et plus largement, puisque lorsque l’on est diplomate, on ne sépare pas sa vie personnelle de sa vie professionnelle, je vous adresse mes voeux de réussite dans votre mission.

Vous avez été envoyés comme ambassadrice ou ambassadeur dans le plus beau pays du monde - je dis cela sans arrogance - et nous sommes heureux de vous avoir parmi nous.

Pour beaucoup d’entre vous, même si je vous vois régulièrement, une réunion collective a eu lieu à la fin du mois d’août dernier, lors du déjeuner des ambassadeurs que nous avions organisé à la Celle Saint-Cloud. L’affaire n’était pas trop mal réussie. Je sais que certains d’entre vous sont réticents et ont vécu ce déjeuner de manière assez difficile mais enfin, lorsque l’on est ambassadeur, il faut savoir surmonter les épreuves et nous avons décidé de recommencer pour cette année. Prenez donc déjà rendez-vous sur votre carnet pour la fin du mois d’août, abstenez-vous de manger pendant les deux journées précédentes et nous essaierons de faire honneur à la réputation de la gastronomie française.

Chers Amis, ces voeux se déroulent dans un contexte qui est grave dans l’ensemble du monde, car lorsque l’on regarde la situation, il n’y a vraiment pas de quoi se réjouir mais plutôt d’être inquiet ; grave aussi concernant notre pays, votre pays de résidence, puisque les attentats du début de janvier ont meurtri la France. Le président de la République a eu l’occasion en vous recevant il y a quelques jours de vous dire combien nous avons été sensibles à vos manifestations de solidarité et d’amitié mais je veux vous le dire à nouveau à titre personnel, vraiment, cela nous a énormément touché. Lorsque je dis « nous », c’est bien sûr le gouvernement de la République mais plus largement les citoyens français qui ont montré une belle réaction d’unité, qui ont été très sensibles au fait que d’une façon très souvent spontanée et dans beaucoup de pays du monde, on se rassemble sur les mêmes thèmes et qui ont été extrêmement sensibles au fait que beaucoup de vos chefs d’État ou de gouvernement, beaucoup de vos ministres, vous-mêmes, ayez été là, rassemblés et unis dans la simplicité pour dire que vous n’acceptiez pas, quelles que soient les idées que l’on peut avoir par ailleurs, le règne du terrorisme.

Vraiment, je tenais à vous le redire ce soir parce que c’est quelque chose - on l’a appelé l’esprit du 11 janvier - qui nous a beaucoup marqué.

Je voulais ajouter que, par rapport à telle ou telle réaction qui s’est produite ensuite dans tel ou tel pays du monde, il faut expliquer - et je compte sur vous pour cela parce que vous connaissez bien la France et vous l’aimez - qu’il ne faut pas établir de confusion. En France, nous avons une tradition de liberté d’expression qui existe et il n’est pas question de la mettre en cause. Lorsqu’il y a des appels à la haine, aux insultes, les tribunaux jugent tout cela. Dans d’autres pays, la sensibilité est différente, c’est un fait et il faut bien sûr que nous analysions lucidement la situation, le droit de protestation existe. Simplement, la limite absolue - et je pense que nous serons d’accord là-dessus - c’est que cela ne peut pas être au prix de la violence. Il faut donc que nous expliquions tout cela et ce n’est pas toujours facile à comprendre parce que la notion de laïcité, lorsqu’on la décrit à travers le monde, c’est très compliqué.

Le droit de protestation existe mais pas le droit de violence. Je voudrais ajouter ceci pour être extrêmement clair : ceux qui voudraient faire croire au monde que la France serait hostile à l’islam sont tout simplement des imposteurs. Ce message-là, je compte aussi sur vous, si vous le partagez, pour le faire passer. Nous menons avec tous les pays musulmans une politique de dialogue et de coopération qui est le contraire-même de l’hostilité. Il faut que nous parvenions à expliquer que les premières victimes du djihado-terrorisme que nous combattons, de l’islamo-terrorisme, sont les musulmans. Lorsque nous nous engageons pour lutter contre ces terroristes, nous nous engageons en fait aux côtés des musulmans. Et tout simplement, sans me mêler de ce qui relève du domaine de la religion, on ne peut pas tuer au nom de dieu.

Je crois donc que ces messages simples et forts, il faut, même si c’est difficile, que nous arrivions à les faire passer. Nous-mêmes essayons de le faire mais si vous les partagez, je crois qu’il faut expliquer cela car vous connaissez et vous aimez la France, d’autres connaissent peu notre pays et sont en difficulté pour établir les distinctions nécessaires.

Le président de la République a évoqué devant vous les chantiers principaux qui nous attendent dans le domaine de la lutte contre le terrorisme, je ne vais pas m’y appesantir. L’Union européenne a déjà fait beaucoup, elle a décidé de faire encore davantage et nos amis ambassadeurs des pays européens qui sont là savent à quel point cela est nécessaire. Ce n’est pas seulement nécessaire avec nos amis d’Europe, mais aussi avec l’ensemble des pays qui sont autour de nous. On ne peut pas laisser des zones entières devenir des sanctuaires pour terroristes et il y a parfois dans le débat politique français, vous l’avez senti poindre, une confusion. Je me mêle très peu du débat politique mais on dit parfois que comme il y a du terrorisme, il faut modifier notre politique étrangère et c’est vraiment un contresens. Ce n’est pas notre politique étrangère qui a déclenché le terrorisme ; j’en veux pour preuve cette horrible affaire Merha, à Toulouse, dont vous vous souvenez sans doute, elle s’est produite alors que la France n’était ni au Mali ni ailleurs. C’est au contraire parce qu’il faut lutter contre le terrorisme que certains éléments de notre politique étrangère permettent de lutter contre cela. Je pense là aussi que vous pouvez, par vos interventions et par vos analyses, aider la population française à mieux comprendre de quoi il s’agit.

Le terrorisme est malheureusement devenu un phénomène international et il faut donc que la réaction le soit aussi.

Notre mobilisation globale doit porter sur la résolution des crises. Je dis souvent et je n’ai pas changé d’opinion à ce sujet que le président de la République, le Premier ministre et moi-même, lorsque nous avons défini ce que doit être la politique internationale de la France, nous avons mis en avant quatre objectifs et c’est toujours par rapport à ces quatre objectifs que nous nous déterminons.

Le premier, c’est la paix et la sécurité, ce n’est pas propre à la France mais la France a pour mission de tenter de travailler pour cela.

Le second objectif, c’est la planète et cette année, cet objectif sera particulièrement à l’honneur, à la fois parce qu’il y aura le 70e anniversaire de l’ONU et que de nombreuses discussions auront lieu. Et aussi, j’y reviendrai dans un instant, parce qu’il y a ce sommet sur la planète, la COP21 qui aura lieu chez nous.

Le troisième objectif de notre politique internationale, c’est la relance et la réorientation de l’Europe. M. Harlem Désir qui suit tout particulièrement ce sujet aura du travail d’après ce que j’ai compris, même s’il en avait déjà beaucoup, mais compte tenu de tel ou tel élément que j’ai cru lire dans les journaux, la relance et la réorientation doivent intervenir.

Le quatrième objectif, c’est le redressement et le rayonnement de la France. Mathias Fekl y contribue beaucoup avec Annick Girardin - cette tâche est d’autant plus importante que, comme vous le savez, le Quai d’Orsay pour la première fois s’est vu attribuer de nouvelles compétences puisque maintenant, nous nous occupons aussi du commerce extérieur et de la promotion du tourisme, ce qui d’ailleurs rend assez envieux mes collègues des affaires étrangères lorsque je les rencontre. Je leur explique que peut-être faut-il qu’ils modèrent leur enthousiasme, ils ont très bien compris.

C’est par rapport à ces quatre objectifs que nous déterminons toujours nos positions et lorsque nous avons à faire face aux crises très nombreuses qui existent, nous avons toujours ces objectifs en ligne de mire.

Quand on regarde les sujets de satisfaction en 2014, malheureusement il n’y en a pas eu tellement.

Oui nous avons réussi à faire libérer tous les otages mais dans le même temps, combien de drames chez nous et dans d’autres pays. Je pense que chacun d’entre vous aujourd’hui aura à l’esprit des pays qui en ce moment-même sont très durement frappés par ces prises d’otages et par ces actes monstrueux. Je pense notamment à ce qui existe dans certains pays d’Afrique, au Nigéria avec ce mouvement Boko Haram, composé de faux religieux et de vrais criminels. Nous avons tant de choses à faire ensemble pour essayer de lutter contre cela que, oui, je souhaite que 2015 permette la solution de beaucoup de ces crises.

Je note que vos pays s’engagent de plus en plus dans la résolution des crises et des pays qui traditionnellement avaient une certaine réserve sont là, comprenant que personne n’est à l’abri et que ce n’est pas en se calfeutrant que l’on pourra se protéger.

Je veux vraiment saluer, chacun se reconnaîtra, ces progrès dans la mobilisation internationale au service de la résolution de nombreuses crises.

Parmi celles-ci je voudrais citer en particulier, dans des domaines très différents, deux instances qui me préoccupent particulièrement.

Ce qui se passe actuellement en Ukraine : vous connaissez le rôle de la France qui est à la fois de faire preuve de fermeté et de nourrir le dialogue. Nous souhaitons vraiment très fortement que l’Ukraine puisse jouer son rôle qui est d’avoir de bonnes relations à la fois avec l’Union européenne et avec la Russie.

Quelle déception lorsqu’après une rencontre qui était positive mercredi dernier, avec mes collègues allemand, ukrainien et russe, après que nous avons trouvé une sorte d’accord, le lendemain nous apprenions que rien de tout cela n’était respecté et depuis, les choses n’ont fait qu’aller de mal en pis.

L’autre dossier, très différent celui-là, qui nous préoccupe dans un tout autre contexte, c’est le dossier du nucléaire iranien. Nous souhaitons vivement parvenir à une solution. Il y a encore beaucoup de progrès à accomplir mais il faut que nous saisissions ces quelques éléments qui pourraient permettre de voir les choses de façon différente en 2015.

Je vous ai dit que 2015 serait une année climat pour la France mais aussi pour le monde car c’est normalement à Paris qu’un accord d’ensemble doit être pris. C’est probablement la dernière chance, d’abord parce que le dérèglement climatique ne fait qu’augmenter, ensuite parce que si, par malheur, nous ne parvenions pas à un accord à Paris, c’est la méthode-même de discussion et d’élaboration qui serait mise en cause.

La diplomatie française qui assurera la présidence de cette conférence, en l’occurrence moi-même, ne ménagera aucun de ses efforts. Il ne faut pas confondre ce que sera la position de la France en tant que pays et la position de la France en tant que présidence. La présidence devra évidemment être totalement impartiale, à l’écoute, ambitieuse parce qu’il faut parvenir à un bon accord, mais pendant ce temps, la France elle-même - et ce sera le rôle de ma collègue Mme Royal - défendra des positions en tant que pays au sein de l’Europe.

Le président de la République est extrêmement engagé sur ce dossier qui est de nature différente des autres car c’est la capacité même de continuer à vivre sur notre terre qui est en jeu. Je ne veux pas employer de trop grands mots mais c’est quand même de cela qu’il s’agit. Selon que nous arriverons ou non à un accord qui devra être universel, - 196 parties, 195 pays plus l’Union européenne - selon que nous y parviendrons ou non, ce seront des centaines de millions de gens qui auront la capacité de vivre ou qui ne l’auront plus.

Puisque vous êtes dans le pays hôte de cette conférence, je compte vraiment sur vous, dans le respect des instructions qui sont données par vos ministres, pour nous aider à obtenir ce résultat qui est indispensable pour tous les continents. C’est indispensable pour l’Europe, même si celle-ci est peut-être en position moins difficile que d’autres continents, et absolument indispensable pour l’Afrique car elle est doublement victime de cela ; l’Afrique n’a aucune responsabilité, vraiment aucune, dans le dérèglement climatique mais elle est et elle sera la première victime si rien n’est fait. C’est indispensable pour l’immense continent asiatique - nos amis chinois l’ont bien compris et d’autres encore - parce que les masses en cause d’émission de gaz sont telles qu’indépendamment même des effets sur le reste de la planète, cela deviendrait insupportable pour les populations elles-mêmes. C’est vrai pour l’Amérique, c’est vrai pour les petites îles, c’est vrai pour tout le monde.

Il faut que nous parvenions à convaincre les uns et les autres, que ce soient les gouvernements, les entreprises, les villes, les régions, que non seulement c’est indispensable pour la vie mais que c’est probablement l’une des meilleures occasions de croissance qui existe. Quelles seront les sources de croissance dans les années qui viennent ? Ce que l’on appelle la croissance verte est évidemment au premier plan. Il faut une mobilisation collective pour nous conduire au succès, je compte vraiment sur vos pays pour y parvenir.

Voilà quelles seront les grandes tâches de l’année qui vient avec les défis très compliqués à relever dans tous les domaines mais aussi avec un espoir extrêmement fort de parvenir.

La diplomatie française sera la diplomatie globale que nous avons engagée, globale parce qu’elle vise l’ensemble du monde, globale parce qu’elle est interdisciplinaire. Bien sûr, il y a la diplomatie stratégique, bien sûr il y a ces relations avec l’aspect militaire, bien sûr il y a la politique pure, mais il y a aussi l’économie, la culture, la science, le sport et je pourrai continuer la liste.

Il se trouve - c’est pour le Quai d’Orsay une grande responsabilité - que c’est la première fois dans l’histoire de cette Maison et dans l’organisation du gouvernement de la France que toutes les facettes de l’action extérieure de l’État sont rassemblées dans une même main qui est celle du Quai d’Orsay. C’est la raison pour laquelle notre responsabilité est extrêmement grande.

Nous essaierons de faire le mieux possible autour d’un thème - j’espère que vous le partagerez - dont vous allez entendre de plus en plus parler, le thème de la créativité. Quand on réfléchit à ce qu’est la France, on se dit que la France, - même si parfois on pense le contraire -, n’est quand même pas le plus grand pays du monde. La France a quelques défauts, ceux que l’on dit et j’en ajouterai quelques autres, mais il y a quelques chose que l’on reconnait à la France, c’est sa créativité. C’est peut-être cela la ligne transversale, qu’il s’agisse de la culture, qu’il s’agisse des ingénieurs, des techniques, qu’il s’agisse de la manière d’appréhender les problèmes, qu’il s’agisse de la gastronomie. Quand on analyse, je crois que l’on reconnaît cela aux Français. C’est une alchimie, c’est lié à notre histoire, peut-être à notre façon d’être, une grande créativité. Cette notion de « Creative France », nous allons d’abord tenter de la mériter et de la faire partager.

Vous êtes les ambassadeurs de vos pays en France mais aussi - je ne vous compromets pas en disant cela - d’une certaine façon vous êtes l’inverse. Je veux vous remercier à la fois de servir votre pays, d’aimer la France et de travailler avec elle. J’aurais d’ailleurs grand plaisir, puisque j’ai commencé par la gastronomie, à continuer sur le même plan, puisque le 19 mars prochain, je vous recevrai toutes et tous au château de Versailles, dans un dîner qui sera préparé par les plus grands chefs français. C’est une opération que nous avons lancée dans le monde entier. Nous avons déjà 1 500 restaurants, que ce soit des chefs français ou non, qui ont accepté d’illustrer la gastronomie française par un repas dit « à la française ». Il aurait été paradoxal que le repas à la française ait lieu partout sauf en France et donc, le 19 mars prochain au soir, j’aurai grand plaisir à vous recevoir, à vous accueillir pour une soirée qui, je l’espère, sera mémorable au château de Versailles.

On me dit que j’innove, je ne sais pas si cela est exact, mais je voudrais au moins laisser un souvenir dans la tradition diplomatique internationale, en inventant, sinon la pratique, du moins le concept de « gastrono-diplomatie ». Les observateurs ne s’y trompent pas, non pas les observateurs internationaux qui ne m’ont pas décerné de récompense particulière mais j’ai reçu, - je tiens à vous le dire et je vais mettre cela chez moi - un diplôme de l’homme de l’année, pas en matière de diplomatie mais en matière d’oenologie. Je suis, paraît-il, l’homme de l’année en matière de vin. C’est la seconde récompense prestigieuse que j’ai reçue dans ma vie, la première, c’était lorsque j’étais parlementaire. Une année, j’avais été élu le parlementaire de l’année et je m’étais interrogé à l’égard du jury qui m’avait sélectionné car il m’avait choisi comme parlementaire de l’année la seule année où je ne m’étais pas exprimé au parlement. En matière de vin c’est différent. En théorie, il y a de meilleurs que moi mais je suis un praticien et j’espère avoir l’occasion de vous le montrer.

Vous voyez que les défis qui nous attendent pour cette année sont extrêmement vastes, nous allons essayer de les relever ensemble dans l’amitié. Je vous remercie vraiment du dévouement et de l’affection que vous portez à la France, vous servez votre pays et en même temps, vous servez la France. Vous le faites d’une façon telle qu’avec les secrétaires d’État à mes côtés et Marie-France, nous apprécions vraiment hautement le travail et l’affection que nous partageons avec vous.

Je vous souhaite pour 2015 - je vais prolonger ma comparaison - un excellent millésime dans vos vies personnelles et beaucoup de succès et de bonheur.

Je vous remercie./.

Dernière modification : 28/01/2015

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