Lutte contre le terrorisme - Irak - Syrie - Prolongation de l’intervention des forces armées - Intervention de M. Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères et du développement international, au Sénat (13 janvier 2015)

Par coïncidence, c’est le même jour que le Sénat est appelé à débattre des attaques terroristes et de notre intervention en Irak.

Le 19 septembre dernier, le président de la République a décidé de faire intervenir nos forces armées en Irak, à la demande des autorités irakiennes, confrontées à l’organisation terroriste Daech. Le 24 septembre, j’avais exposé devant vous les objectifs de cette intervention dans le cadre d’une coalition internationale.

Depuis la chute de Mossoul, Daech a réussi à contrôler près du tiers du territoire irakien, maîtrisait les principaux axes de communication et menaçait Bagdad. La stabilité, l’existence même de l’Irak étaient menacées, avec à la clé une déstabilisation de la région et de l’Europe. Daech révélait alors son véritable visage, celui d’une organisation criminelle, sectaire et barbare - décapitations, viols, meurtres, traque des chiites, des chrétiens, des yazidis... Nous devions agir pour affaiblir Daech et permettre aux Irakiens de restaurer la souveraineté de leur pays. Nous devions agir là-bas pour nous protéger ici. C’est une illusion de penser qu’il y a des frontières, c’est une illusion de penser que c’est parce que nous sommes là-bas qu’il y a du terrorisme ici. C’est le contraire.

Des coups majeurs ont été portés à Daech, mais notre oeuvre n’est pas achevée. C’est pourquoi le gouvernement vous demande, en application de l’article 35 de la Constitution, d’autoriser la prolongation de notre intervention en Irak. L’offensive de Daech a été stoppée, des territoires conquis ont été repris. Ces résultats, nous les devons à une large coalition réunissant plus de soixante nations, sous l’égide des États-Unis d’Amérique, dont une trentaine ont engagé des moyens militaires.

Je salue nos soldats, ainsi que ceux des pays européens et arabes qui combattent à leurs côtés. Après quatre mois d’opérations, le rapport de forces sur le terrain a été modifié ; il faut l’inverser durablement. La menace que Daech fait peser à l’ouest de Bagdad demeure préoccupante.

Notre dispositif est monté en puissance. Aujourd’hui, nous déployons quinze avions Rafale et Mirage 2000, ainsi que des moyens de ravitaillement en vol, de détection et de renseignement. Depuis le mois de septembre, nos avions ont effectué plus de 300 missions ; 34 frappes ont affaibli le potentiel des terroristes et permis d’obtenir des renseignements sur les combattants venus de l’étranger.

Nous participons aussi à l’armement, au conseil et à la formation des combattants kurdes. Au total, une centaine de formateurs français seront sur place, un millier si l’on prend en compte les pays voisins.

La France est l’un des pays les plus impliqués, après les États-Unis.

Les militaires français vont participer à la formation de l’armée irakienne et le porte-avions Charles-de-Gaulle, en tournée vers l’Inde, pourrait être présent dans le golfe arabo-persique.

La stabilité de la région ne requiert pas seulement des moyens militaires mais une stratégie d’ensemble. En Irak, la situation politique s’est stabilisée grâce à un gouvernement ouvert à toutes les composantes politiques et ethniques. Modernisation de l’appareil de sécurité, lutte contre la corruption, mise en place d’un cadre fédéral garantissant l’unité de l’Irak, reconstruction économique : les chantiers sont immenses. Le président de la République a dit au Premier ministre irakien notre soutien. La France, comme le Royaume-Uni, a choisi de ne pas mener de frappes aériennes en Syrie. Nous soutenons en revanche l’opposition modérée. La situation à Kobané, à Alep, ne laisse personne indifférent. « Ni Bachar, ni Daech », disait le Premier ministre : ce serait une illusion que de prétendre lutter contre Daech en maintenant au pouvoir M. Bachar Al-Assad. Je rappelle que c’est ce dernier qui a fait sortir les terroristes des prisons ! Ces deux factions se combattent mais s’épaulent aussi.

La situation politique passe par l’inclusion de certains éléments du régime -faute de quoi l’État s’effondrerait comme on l’a vu en Irak- mais aussi de l’opposition, pour que toutes les fractions de la population soient représentées. C’est évidemment très difficile mais nous continuons à y travailler. Il n’est pas question de se précipiter dans les bras de Bachar Al-Assad, comme je l’entends dire.

Nous devons aussi nous mobiliser sur le plan humanitaire. Les pays de la région consentent à des sacrifices énormes pour accueillir des réfugiés syriens : au Liban, ces derniers représentent l’équivalent de 20 millions de personnes en France !

Nous continuerons à accueillir, au titre de l’asile, des familles syriennes et irakiennes appartenant aux minorités pourchassées. C’est l’honneur de la France.

Ces interventions militaires ne sauraient avoir d’effet immédiat. Réduire Daech prendra du temps. Quitter nos partenaires aujourd’hui, ce serait abandonner l’Irak aux terroristes.

Le drame de Toulouse s’est produit à un moment où la France n’était présente ni au Mali ni en Irak. Pas de faux arguments, donc.

Daech a un programme : répandre la terreur dans le monde. Parce que les terroristes continuent de tuer, de déstabiliser la région et de nous menacer nous-mêmes, nous devons poursuivre notre tâche.

Nous la poursuivrons aussi au Sahel. Le sud de la Libye devient un repaire pour les terroristes. Au Nigéria, au Cameroun, dans les pays voisins, Boko Haram continue de commettre des crimes effroyables. Je veux saluer nos forces présentes sur place.

Le Premier ministre et le ministre de l’intérieur l’ont dit : 400 ressortissants français combattent sur place, en Syrie, avec les terroristes, 67 sont morts au combat. Face à cette menace, nous entendons adapter nos moyens.

Ce qui importe le plus, c’est la détermination du peuple français à défendre ses valeurs de liberté, d’égalité et de laïcité. Les attaques que nous venons de vivre doivent nous rendre plus forts. En voyant dimanche, à nos côtés, le quart des dirigeants de la planète dire que la France est la patrie de la liberté, nous avons tous été émus. Nous avons aussi fait la preuve qu’un grand pays, c’est un pays uni.

L’unité de la République, voilà la meilleure réponse à apporter aux terroristes. Nous vous demandons de juger, avec nous, que la prolongation de notre intervention en Irak est nécessaire, au service de la démocratie et de la liberté.

(Intervention des parlementaires)

On ne peut séparer nos ambitions légitimes en matière de lutte contre le terrorisme des moyens financiers pour le faire. C’est un des points que je retiens de ce débat, et je transmettrai votre message.

L’intervenant qui s’exprimait au nom du Front national a développé une pensée que nous connaissons : j’ai cru comprendre qu’il soutenait Bachar Al-Assad - c’est l’une des grandes différences entre nous. L’accueil réservé par le Sénat à son discours est la meilleure réponse que l’on pouvait lui faire...

Notre indépendance ? Nous faisons partie d’une coalition. Ce serait une erreur de céder à un réflexe anti-américain. Nous nous déterminons en fonction des intérêts de la France et du monde. En 2003, avec le soutien de l’opposition d’alors, le président Chirac avait refusé d’engager la France dans l’aventure irakienne. Mais ne pas prendre notre part au combat contre Daech - sans que cela implique d’être le laquais ou le suiveur de qui que ce soit- aurait été une faute.

Vous avez rendu hommage à nos soldats et à nos diplomates, qui servent notre pays d’une façon extraordinaire. Il a insisté sur la légitimité de notre intervention et posé la question des modalités. Je fais mien son propos sur le fait que nous sommes européens et que nous avons parfois le sentiment que d’autres n’ont font pas autant que la France... La France assume une mission au sein de l’Europe ; il est légitime que le coût financier soit partagé. On nous dit que nous sommes la capitale des libertés, très bien, mais en face, il faut des moyens. Vous avez évoqué, enfin, la situation humanitaire, qui est en effet gravissime, de l’avis même du HCR.

Vous avez fait une analyse très fouillée. J’en retiens l’idée que nous défendons, face à l’horreur de Daech, nos intérêts nationaux.

Nous n’avons pas une vision éthérée ni naïve de l’humanité. La France ne prétend pas faire prévaloir la laïcité, la justice et la fraternité partout dans le monde. Notre priorité, c’est la sécurité des Français. Or, elle se joue en Irak, en Centrafrique, au Sahel. Ce serait folie que de penser que les terroristes s’arrêteront aux frontières : tous ceux qui ne se soumettent pas à eux doivent, selon eux, être tués ! Ne croyons donc pas que nous serions en sécurité si nous restions calfeutrés chez nous.

Il n’a pas été facile au groupe écologiste, si j’ai bien compris, de se décider à voter la prolongation de notre intervention. Je l’en remercie. J’ai cependant une autre analyse de ce qui s’est passé en Syrie lorsqu’il a été question d’intervenir dans ce pays après que M. Bachar Al-Assad eut employé contre son peuple des armes chimiques : progression dans l’horreur à laquelle la communauté internationale avait promis de réagir. Le Royaume-Uni puis les États-Unis ont finalement renoncé à intervenir. Bachar Al-Assad n’a-t-il pas eu alors le sentiment qu’il pouvait agir en toute impunité ? Aux États-Unis, certains soutiens du président Obama partagent cette analyse.

Plusieurs d’entre vous ont dit que le moment était venu de se fixer des priorités et, face au mal absolu qu’est Daech, de renouer le dialogue avec les régimes syrien et iranien. Nous sommes réalistes. Si l’on devait ne parler qu’avec de parfaits démocrates, ce serait vite le silence ! Nous avons des liens étroits avec les Russes, par exemple, et c’est la France qui oeuvre le plus à une désescalade en Ukraine. J’étais encore à Berlin lundi soir, à y travailler tard dans la nuit. Nous parlons aussi avec Téhéran et je recevrai vendredi mon homologue iranien. Mais les moyens ne doivent pas contredire la fin. Nous restons donc très vigilants face à Bachar Al-Assad.

Si l’alternative est entre son régime et Daech, alors on peut dire qu’ils sont de fait les meilleurs partenaires. Un mouvement s’esquisse en Russie, peut-être en Iran... La solution ne peut être du côté du régime de Bachar Al-Assad. Il faut trouver une autre voie pour rétablir l’unité de la Syrie et le respect entre communautés. Avec des éléments de ce régime, peut-être, des soldats alaouites bien sûr, et des représentants des minorités. Mais qui paie les outils du combat en Syrie ? C’est d’abord l’Iran.

Vous avez appelé à casser le terrorisme en s’attaquant au trafic d’armes et à ses autres sources de financement. Oui, Daech tire une part de ses ressources de la vente de puits de pétrole... à Bachar ! À la Turquie aussi. Il faut mettre les pays voisins au pied du mur.

J’ai beaucoup apprécié l’analyse du président Raffarin, qui a défini notre tâche - veiller à la sécurité extérieure et intérieure - et dressé la liste des problèmes à traiter : contre le djihad et le terrorisme, en France et à l’étranger, nous devons nous doter de tous les moyens nécessaires, y compris financiers.

Merci de la dignité de ce débat. Après les événements de la semaine dernière, les responsables politiques doivent être à la hauteur des attentes de notre peuple. Ce soir, l’Assemblée nationale a été unanime pour approuver la poursuite de notre intervention en Irak. J’ai cru comprendre qu’il en irait de même ici, signe que le Sénat est décidément à la hauteur de ce qu’attend de vous le peuple français./.

(Source : site Internet du Sénat)

Dernière modification : 15/01/2015

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