Lutte contre le terrorisme - Daech - Syrie - Libye - Entretien de M. Jean-Yves le Drian, ministre de la défense, avec le quotidien « Le Figaro » (26 mai 2016)

Q - Pourquoi prendre la plume ?

R - Comme ministre de la défense, j’ai un impératif d’action. Mais parce que cette action engage des vies, celle des soldats déployés et celle des populations protégées, j’ai aussi un devoir d’analyse, de réflexion. Les questions que les Français se posent à propos de Daech, de cette organisation terroriste qui massacre des Français sur le territoire national, sans parler de la barbarie qu’elle déploie dans des pays amis et à nos portes, ces questions, je me les suis d’abord posées. Aujourd’hui, trop souvent, l’action politique se limite à la réaction aux événements, à la gestion des crises. J’ai toujours voulu inscrire mon action dans la discrétion et la fonder sur une réflexion, qui se nourrit elle-même de mon expérience à la tête du ministère de la Défense et de mes longues années d’action publique. Alors que notre lutte contre Daech est à un tournant, il m’a donc semblé utile de partager ces réflexions, de mettre notre action en perspective, d’en présenter le sens et l’objectif. Nous avons un cap et nous agissons avec détermination pour obtenir des résultats.

Q - François Hollande et Manuel Valls ont dit aux Français que le pays est « en guerre ». Ce terme est-il approprié, n’est-il pas excessif, sans nier la gravité de la menace ?

R - La guerre peut revêtir de nombreuses formes. Au XIXe siècle, le stratège militaire Clausewitz parlait d’elle comme d’un caméléon, changeant d’apparence à chacune de ses apparitions. Si nous ne sommes pas en guerre, au sens des grands conflits du XXe siècle, nous ne sommes plus dans le temps de paix tel que nous l’avons connu à la fin des années 1990, lorsque les opérations extérieures se déroulaient loin de France, lorsque nous pouvions les tenir à distance. Aujourd’hui, quand des groupes terroristes, militarisés, au nom d’une lutte extrémiste globale, tuent des hommes et des femmes par dizaines sur notre propre sol, alors oui, je pense qu’il faut y voir une nouvelle forme de guerre. Ma conviction est qu’il est de notre devoir de prendre le fait guerrier au sérieux, sous peine d’être terrassé par lui.

Q - En quoi le « djihadisme militarisé » auquel nous devons faire face est-il un ennemi d’un type nouveau ? Quelles sont ses caractéristiques ?

R - Regardons simplement ceux qui ont conduit les attentats de 2015 en France : qu’il s’agisse de l’entraînement reçu, de nature militaire, des armes de guerre utilisées, des procédures de planification et de conduite des opérations - car ce sont bien des opérations -, nous avons bel et bien changé de dimension. Oui, nous sommes donc confrontés à un ennemi d’un type nouveau, qui cherchera encore à nous surprendre et à renouveler les formes de la violence armée à grande échelle...

Q - Comment réagir face à cet ennemi ? Quelles réponses, quels modes d’action spécifiques pour l’affronter et le vaincre ?

R - On dit souvent qu’il n’y aura pas de solution exclusivement militaire aux crises que nous traversons, et particulièrement à celles liées à l’émergence de Daech et à ses métastases. C’est une évidence qu’il n’y aura pas non plus de solution excluant totalement une action militaire à l’extérieur et sécuritaire à l’intérieur. Nous devons priver Daech de ses bases arrière et accroître nos capacités pour déjouer ses attaques sur notre sol. C’est une part essentielle de la mission d’un État, dont l’obligation première est de protéger ses citoyens. Notre action doit aussi être politique. Le retour à la stabilité de la Syrie, de l’Irak et de la Libye passe par un accord sur une gouvernance acceptable par le plus grand nombre, dans chacun de ces pays, et en même temps respectueuse du droit de chacun et des minorités. En outre, le combat contre Daech doit aussi se poursuivre sur le terrain idéologique. Chaque pays, selon sa culture et son histoire, devra affronter l’extrémisme selon ses propres voies. En France, c’est l’affirmation des valeurs de la République, partout sur notre territoire, qui nous offre les meilleures garanties pour empêcher que s’enracinent les idées radicales.

Q - Daech est-il en train de reculer ? À quelle échéance pensez-vous que nous puissions le vaincre ?

R - C’est un fait que Daech recule en Irak et dans une moindre mesure en Syrie. Mais il se développe aussi ailleurs, en particulier en Libye et ce, de manière préoccupante. Nous remporterons le combat que Daech nous a imposé. Daech perdra Mossoul et Raqqa, je n’ai pas de doute à ce sujet. Mais Daech reste, malgré tout, la matérialisation particulièrement néfaste et terrifiante d’une vision qui risque de lui survivre. Et il est difficile de lutter contre une vision, même si cela doit être aussi notre préoccupation première.

Q - Vous réfutez la notion d’« ennemi de l’intérieur ». Des projets terroristes, préparés et exécutés sur le territoire, par des Français, au nom d’une détestation de la France et de ce qu’elle représente, ne répondent-ils pas à cette appellation ?

R - Ce terme est historiquement daté et connoté dans notre pays. Il renvoie à la « cinquième colonne », à la guerre froide, à l’idée d’une prise du pouvoir par un groupe à l’intérieur. Aujourd’hui, nous affrontons des individus, dont certains sont français et qui décident de se mettre au ban de la communauté nationale en frappant leurs propres concitoyens, le pays dans lequel ils ont la chance de vivre. Ces individus doivent être traités pour ce qu’ils sont : des terroristes ou une association de terroristes. Sur notre sol, c’est aux policiers et aux juges de les mettre hors d’état de nuire et de les réprimer.

Q - On parle beaucoup du continuum entre menace extérieure et sécurité intérieure. On parle moins du continuum nécessaire entre sécurité/stabilité et développement pour tarir les sources du terrorisme. Qu’en pensez-vous ? La Défense a-t-elle son rôle à jouer, non seulement dans le domaine sécuritaire, pour « gagner la guerre », mais aussi sur le terrain de la stabilité et de la gouvernance, pour « gagner la paix » ?

R - C’est aussi l’objet de ce livre. Devant Daech, nous ne devons pas craindre l’affrontement direct, auquel cet ennemi nous oblige, mais nous devons aussi voir à côté et au-delà. À côté, pour se rappeler que notre Défense a vocation à assurer notre protection face à un spectre plus large de situations : opérations de maintien de la paix, soutien aux populations dans le cas de catastrophes naturelles... Mais aussi au-delà de notre ennemi présent, parce que l’ennemi est comme la guerre, multiforme. Notre approche doit être globale. Le sous-développement ou les antagonismes politiques, la dictature comme en Syrie peuvent former le terreau qui facilitera l’éclosion de groupes terroristes et le développement de leur idéologie. Cela doit être appréhendé par l’ensemble des institutions chargées des valeurs et des intérêts français, parmi lesquelles je compte notre diplomatie. Lorsqu’une sortie de crise est consolidée par un processus politique bien négocié, lorsque les conditions d’un développement économique meilleur et plus juste sont établies, c’est aussi notre sécurité qui est assurée./.

Dernière modification : 27/05/2016

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